LA POESIE EST TOUT AUTANT QU'INVENTION PLAGIAT (2)
DU CORBEAU ET DU GOUPIL
Le corbeau venait à la rencontre
d'un goupil que la fin étreignait,
portant en son bec un fromage.
Renard pense à son profit.
Il se met à interpeler le Croc
et à le flatter en paroles:
"Dieu vous sauve, dit Renard, beau frère!
Vous ressemblez tout à fait à votre père
par la noblesse, le sens et la valeur,
et par la couleur blanche et fraîche.
Je ne perdrai pas mon temps en discours:
en vous tout me plaît,
surtout votre belle façon de chanter.
Je vous ai entendu vanter à ce sujet:
il n'est oiseau qui avec tant de justesse
sache le soir roucouler un trait
comme vous faites, beau doux sire;
je l'ai ouï dire en plusieurs lieux."
Ces paroles teintes d'astuce
ont flatté les oreilles de Croc.
Sire renard par son beau mentir
su le persuader.
Le fou plein d'outrecuidance
par malheur se mit à chanter.
En chantant tomba le fromage:
Renard, qui est plus rusé, le prends;
il avait faim; il l'a dévoré.
L'autre se voit déshonoré;
il est en colère, mais peu monte
le courroux, en comparaison de la honte.
Celui qui se délecte en vaine gloire
trouve souvent qui se joue de lui.
Souventes fois un rire envenimé de malice
lui ronge le cœur.
Celui qui cherche un faux honneur
le perd honteusement.
ISOPET DE LYON (XIIIe siècle)
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