LA POESIE EST TOUT AUTANT QU'INVENTION PLAGIAT...
LE CORBEAU ET LE GOUPIL
Il advint, la chose est bien possible,
que devant la fenêtre d'un garde-manger,
un corbeau vola; il aperçut
des fromages qui étaient à l'intérieur,
posés sur une claie.
Il en prit un, et s'enfuit avec.
Un goupil passait, qui l'épia;
du fromage, il eut grand désir
de manger sa part;
il voudra essayer par ruse
d'enjôler le corbeau.
"Ah! seigneur Dieu, fait le goupil,
comme cet oiseau est gentil!
Il n'y a au monde si bel oiseau,
jamais de mes yeux n'en vit de plus beau.
Si son chant était comme son corps,
il vaudrait mieux qu'or fin."
Le corbeau s'entendit si bien vanter
qu'il n'y avait son pareil au monde,
qu'il résolu de chanter.
En chantant il ne perdra rien de sa renommée.
Il ouvrit le bec et commença:
le fromage lui échappa
et ne put faire autrement que tomber à terre.
Le goupil s'empresse de le saisir.
Après il n'eut cure de son chant,
car il avait satisfait son envie de fromage.
Cet exemple s'applique aux orgueilleux
qui convoitent grande renommée.
Par flatteries et par mensonges
on peut les servir à leur gré;
ils dépensent follement ce qu'ils ont
pour être loués des gens.
MARIE DE FRANCE
(Fin du XIIe siècle)
/image%2F1713022%2F20170219%2Fob_ea40c7_img-7867.jpg)